Abner Leroy (1799-1831)
Un intérieur, apprêts de chasse, 1829

Abner Leroy
(Falvy, Somme, 1ᵉʳ janvier 1799 – Douai, 6 juillet 1831)
Un intérieur, Apprêts de chasse, 1829
Huile sur toile, signée en bas à gauche « Ab. Leroy » et datée « 1829 »
Porte une étiquette n° 377
Toile et châssis d’origine (non rentoilée) : 57 × 50 cm
Dans son cadre en bois doré : 72 × 64 cm
Présentée à l’Exposition de Douai de 1829, sous le numéro 234 [1], Un intérieur, Apprêts de chasse illustre avec précision les derniers préparatifs d’un départ à la chasse dans une cuisine bourgeoise du nord de la France à la fin des années 1820. La composition s’ordonne autour de deux figures : au premier plan, un chasseur, fusil à l’épaule et gibecière en bandoulière, se prépare à quitter la maison, accompagné de son chien d’arrêt — une chienne braque français, manifestement excitée par l’imminence de sa sortie. À l’arrière-plan, debout devant une haute fenêtre, un second personnage achève de remplir de vin une flasque gainée d’osier.
La lumière naturelle, diffusée par la fenêtre latérale, baigne la pièce d’un clair-obscur subtil qui sculpte les silhouettes, module les ombres et révèle le soin méticuleux apporté aux matières : transparence du verre, éclat du cuivre, lustre des céramiques, texture des étoffes. Le décor reflète fidèlement l’aménagement d’une cuisine du début du XIXe siècle : avec son potager maçonné sous la fenêtre, servant à réchauffer plats et potages à la braise ; un poêle en fonte rougit par le feu, surmonté d’une bouilloire de cuivre ; batterie de cuisine suspendue, vaisselle entassée, paniers d’osier accrochés à la poutre maîtresse. Au-dessus de la cheminée sur une étagère différents instruments d’éclairage : une fiole d’huile, une lampe a quinquet en tôle peinte, caractéristique des objets manufacturés du début du XIXe siècle, une mouchette en argent sur son plateau ; un bol une cruche et deux citrons composent une petite nature morte.
L’habillement du chasseur est celui de la chasse en plaine, pour le petit gibier à poil et à plumes. Veste en drap de laine vert, culotte en toile forte, guêtre en cuir pour se protéger des ronces, chapeau rond à larges bords pour se protéger de la pluie ou de l’éclat du soleil. L’homme pratique aussi la chasse au gibier d’eau, comme l’indiquent le pantalon-bottes en cuir jonché au sol sur la droite et la paire de canardières que l’on devine, suspendues au plafond.
Né à Falvy dans la Somme, le 12 nivôse an 7 (1er janvier 1799), Abner Leroy, parfois désigné sous le nom de « Leroy de Falvy[2] », appartient à une famille notable de la bourgeoisie picarde. Il est le fils d’un ancien notaire royal et conseiller au Présidial d’Artois et le benjamin d’une fratrie dont les trois aînés embrassèrent des carrières juridiques. Établi à Douai, dans une maison proche de l’Hôtel de Ville, il se consacre entièrement à la peinture. Sa carrière, bien que brève — il meurt prématurément à trente-deux ans le 6 juillet 1831 [3]—, est marquée par une participation régulière aux expositions organisées à Douai et Cambrai entre 1821 et 1831, où il présente des portraits, paysages et scènes d’intérieur. Il reçoit notamment une médaille d’argent à Douai en 1827 [4].
Spécialiste de la peinture de genre, Abner Leroy, s’est consacré à la représentation de scènes d’intérieur [5], dans le sillage des peintres de l’Age d’or hollandais : Van Mieris, Gerrit Dou et Metsu, si appréciés en ce début du XIXe siècle. À cet égard, son œuvre entretient de nombreuses affinités plastiques et sensibles avec celle de Martin Drolling, dont L’Intérieur d’une cuisine (1815) fit sensation au Salon de 1817 [6]. Leroy appartient la génération d’artistes des Louise-Adéone Drölling, Pierre Duval Le Camus et Anthelme Trimolet [7], qui, dans les années 1820, ont su élever la scène domestique au rang d’étude picturale, conjuguant justesse du regard et raffinement d’exécution. Son style conjugue précision du dessin et recherche d’effets lumineux, qu’il s’agisse de lumière artificielle — comme dans son Intérieur, effet de lampe conservé au Cooper Hewitt Museum de New York [8] — ou naturelle, comme dans notre tableau.
Dans Un intérieur, Apprêts de chasse, Leroy livre une scène domestique saisie sur le vif, d’une vérité sans emphase, qui se distingue autant par la rigueur de son observation que par son raffinement pictural. La toile, parfaitement préservée dans son cadre et sur sa toile d’origine, révèle la main sensible d’un peintre dont la brève carrière n’a pas permis la pleine reconnaissance, mais dont les rares œuvres conservées attestent d’une exigence artistique digne des plus fins représentants du genre, qui perpétuent avec bonheur, à l’aube de la monarchie de Juillet, l’héritage des peintres de la réalité, soucieux d’atteindre, selon l’expression de leurs contemporains, « l’incroyable finesse » de Gerrit Dou. Elle constitue également un précieux document sur l’art de vivre, les intérieurs et les pratiques de la bourgeoisie provinciale du premier XIXᵉ siècle.
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Notes
[1] Explication des ouvrages de peinture, dessin, sculpture, modelure, gravure et objets d'industrie, exposés au Salon de la ville de Douai, depuis le 12 juillet jusqu'au 12 août 1829. A Douai, de l'imprimerie de Wagrez aîné, rue des Procureurs
[2] Cette forme patronymique sera utilisée par la descendance de son frère aîné Louis-Armand (1786-1855)
[3] Son acte de décès, État Civil, Archives du Nord, Douai, 1831
[4] Chenou et HD, Notice sur l’exposition des produits de l’Industrie et des Arts qui a eu lieu à Douai en 1827, Imprimerie Wagrez ainé, p. 110
[5] Guyot de Fère, Statistiques des Beaux-Arts en France, Annuaire des artistes français, Paris 1835, p. 286
[6] Musée du Louvre, INV 4097 ; L 3569
[7] Louise Adeone Drolling, Intérieur avec une femme calquant une fleur, 1827, Saint Louis Art Museum, Pierre Duval Le Camus : Deux vétérans jouant au piquet, 1819, Detroit Institute of Arts, La leçon de dessin, 1826, The Clark Art Institute, Williamstown ; Anthelme Trimolet, Le laboratoire du professeur Ennemond Eynard, 1819, Musée des Beaux-Arts de Lyon.
[8]Abner Leroy, Drawing, Interior with a Man Reading at His Desk; charcoal stumped, black and white chalk on tan wove paper mounted on paperboard; Sheet: 68.8 x 55.6 cm (27 1/16 x 21 7/8 in.); Cooper Hewitt, Smithsonian Design Museum , Thaw Collection; 2007-27-8 / 18708101. Nous remercions François Baillon pour son aide à la localisation de cette œuvre.
Abner Leroy
(Falvy, Somme, 1 January 1799 – Douai, 6 July 1831)
Un intérieur, Apprêts de chasse, 1829 (Interior Scene, Preparations for the Hunt, 1829)
Oil on canvas, signed lower left "Ab. Leroy" and dated "1829"
Bears label no. 377
Original canvas and stretcher (not relined): 57 × 50 cm
With original giltwood frame: 72 × 64 cm
Exhibited at the Douai Salon of 1829 under number 234, Interior Scene, Preparations for the Hunt captures with great precision the final moments before a hunting departure, set within a bourgeois kitchen in northern France at the close of the 1820s. The composition centres around two figures: in the foreground, a hunter—rifle slung over his shoulder and game bag at his side—prepares to leave the house, accompanied by an alert French pointing dog, visibly excited at the prospect of the outing. In the background, another man stands before a tall window, finishing the task of filling a wicker-covered flask with wine.
Natural light, filtered through the window to the left, bathes the scene in subtle chiaroscuro, sculpting the forms, softening the shadows, and revealing the artist’s meticulous attention to materials: the transparency of glass, the shine of copper, the sheen of glazed pottery, the texture of fabrics. The kitchen is rendered with documentary precision, characteristic of early 19th-century domestic interiors: a masonry potager beneath the window for heating stews and soups over embers; an iron stove glowing with heat and topped with a large copper kettle; hanging kitchenware, stacked crockery, and wicker baskets suspended from the main ceiling beam. Above the mantel, an oil bottle, a painted tin quinquet lamp—typical of early industrial manufacture—and a silver wick-trimmer rest beside a small still life composed of a bowl, a pitcher, and two lemons.
The hunter’s attire is that of upland hunting: a green wool jacket, heavy-duty linen breeches, leather gaiters for protection against brambles, and a wide-brimmed round hat to guard against sun or rain. Indications of waterfowl hunting are also present: a pair of leather wading trousers lies discarded on the floor, while a set of canardières (duck guns) hangs discreetly from the ceiling beam.
Born in Falvy in the Somme département, Abner Leroy—sometimes referred to as "Leroy de Falvy"—came from a prominent Picard bourgeois family. The son of a former royal notary and magistrate under the Ancien Régime, he was the youngest of four brothers, the others all pursuing careers in law. Settled in Douai, near the Hôtel de Ville, Leroy devoted himself entirely to painting. Though his career was brief—he died prematurely at the age of thirty-two on 6 July 1831—he participated regularly in regional exhibitions at Douai and Cambrai between 1821 and 1831, presenting portraits, landscapes, and genre scenes. He was awarded a silver medal at the Douai Salon of 1827.
A specialist in genre painting, Leroy focused particularly on interior scenes, following in the footsteps of the Dutch Golden Age masters—Van Mieris, Gerrit Dou, and Metsu—whose works enjoyed renewed popularity in early 19th-century France. His paintings share strong affinities with those of Martin Drolling, notably Interior of a Kitchen (1815), a celebrated work shown at the Salon of 1817. Leroy belongs to the same generation as Louise-Adéone Drölling, Pierre Duval Le Camus, and Anthelme Trimolet—painters who, in the 1820s, elevated domestic subject matter to the level of pictorial study, uniting observational precision with refined execution.
Leroy’s style combines disciplined drawing with a keen sensitivity to the effects of light, whether artificial—as in his Interior, Lamplight Effect, now in the Cooper Hewitt Museum in New York—or natural, as demonstrated in the present work.
In Interior Scene, Preparations for the Hunt, Leroy presents a moment of everyday life with unembellished clarity. The composition stands out for its rigorous observation and painterly finesse. Preserved in its original canvas and frame, the painting reveals the assured hand of an artist whose early death curtailed wider recognition, yet whose few surviving works attest to a high level of artistic ambition. Leroy’s art perpetuates, on the eve of the July Monarchy, the legacy of the "painters of reality" who, in the eyes of their contemporaries, sought to rival the "incredible finesse" of Gerrit Dou. The painting is also a valuable historical document, offering a detailed glimpse into the material culture, domestic space, and hunting practices of provincial bourgeois life in early 19th-century France.